Mobilisation en Espagne pour la défense de l’Ebre

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logo de la Plateforme de défense de l’Ebre.

Il y a un mois de cela, le 7 février 2016, Amposta était le siège d’une manifestation d’importance pour la  défense de l’Ebre. L’ une des jeunes participante du projet « Eau bien commun – domaine d’expertise des jeunes » a pu s’y rendre. Retours sur cette manifestation qui illustre un combat plus ancien et la naissance d’un mouvement qui prône une nouvelle culture de l’eau.

Llavanguardia, l’un des plus vieux périodique d’Espagne, titrait le 05 février : « Amposta se prepara para una manifestación histórica en defensa del Ebro » (Amposta se prépare pour une manifestation historique pour la défense de l’Ebre).  Amposta est la ville la plus proche avant l’entrée du Delta de l’Ebre et, effectivement, le 07 février ce sont plus de 50 000 personnes1 qui se sont regroupés pour manifester.

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Manifestation pour la défense de l’Ebre à Amposta le 07/02

La manifestation organisée à l’initiative de la Plateforme de Défense de l’Ebre qui réunit plusieurs associations écologistes et sociales d’Espagne et de Catalogne, s’est tenu notamment en vue de la visite d’une délégation d’eurodéputés afin d’étudier la faisabilité du projet.

Le projet ? Le nouveau plan de gestion de hydraulique proposé par le gouvernement qui prévoit la construction de 853 ouvrages et un vaste transfert d’eau inter-bassin entre l’Ebre et différentes régions : la Catalogne, Valence, Murcia et Almeria .2 C’est ce dernier point qui est le plus contesté.

La population locale lutte déjà depuis 1970 contre différents projets de transferts inter-bassin. En 19983, un premier plan hydrologique prévoyait un détournement de l’Ebre pour soutenir le tourisme et l »urbanisation croissante ainsi que l’irrigation intensive . A l’époque des mobilisations successives avaient permis de retarder ce projet.4 Par la suite, l’entrée en vigueur de la Directive Cadre sur l’Eau a amené le gouvernement à élaborer un nouveau plan. Or ce dernier, prévoit lui aussi un transfert de l’eau de l’Ebre en s’appuyant notamment sur une méthodologie proposée par la DCE pour qualifier l’Ebre en « surplus de débit ».

L’Espagne est caractérisée par un limatique atlantique et méditerranéen avec de fortes variations climatiques. Par le conséquent, la distribution des ressources en eau est très variable dans le temps et géographiquement. La façade atlantique et le Nord sont beaucoup plus pourvus en eau que la façade méditerranéenne. D’une manière générale, l’Espagne connaît un climat aride avec des sécheresses répétitives. Malgré des ressources globalement suffisantes pour couvrir les besoins, l’inégale répartition de la ressource et des usages (concentration de population à l’Est et au Sud, région agricole concentrée au Sud), entraîne une pénurie d’eau.

La situation est aggravée par un modèle de développement axé sur l’agriculture intensive (l’agriculture représentait 77% des consommations d’eau en 2006)5 et le tourisme de masse. La perte de la biodiversité et l’utilisation des sols provoquent aujourd’hui un phénomène important de désertification dans les régions notamment des Canaries, de Murcie et de Valence.

Pour couvrir les besoins en eau, la stratégie historique développée est celle d’une politique d’augmentation de l’offre. Durant la période franquiste de nombreux barrages furent construits sur les principaux bassins ainsi que des canaux pour transférer l’eau et permettre l’irrigation des régions de Murcie et de Lorca6 En Espagne, actuellement plus de 25 millions d’habitants dépendent de transports d’eau à grande distance ainsi que 600 000 hectares de cultures.7

Aujourd’hui, le nouveau Plan Hydrologique National prévoit certes de moderniser les infrastructures d’eau pour réduire les pertes, mais il poursuit la logique d’augmentation de l’offre avec la construction de 70 barrages et le transfert de 1 milliard de m³ d’eau annuels 8de l’Ebre vers les zones déficitaires.

Ce projet, en plus de continuer à s’inscrire dans une logique de développement extensif et de grands travaux, met en danger la préservation de l’équilibre de l’Ebre et du delta. Car, si le débit de l’Ebre peut être jugé important voir excédentaire en eau, le transfert entraînerait la diminution d’apports en sédiments et donc le recul et l’affaissement du Delta, la salinisation des aquifères, la dégradation de la qualité de l’eau. Aujourd’hui déjà, le Delta souffre des conséquences de la construction par le passé de grandes retenues avec une perte importante de sédiment.

deltaLe Delta de l’Ebre est pourtant d’une importance cruciale : c’est la plus grande zone humide de Méditerranéenne après la Camargue. Elle accueille une faune et une flore exceptionnelle (350 espèces d’oiseaux dont 77 espèces protégées). Les conséquences ne sont pas qu’écologiques mais aussi sociales et économiques (endettement pour financer les grands travaux, mouvement de population, etc.).

Depuis l’annonce de plan en 2000, un mouvement social s’est créé et appelle à une la nouvelle culture de l’eau.9 Plusieurs manifestations ont déjà eu lieu (à Saragosse en automne 2000, à Madrid en mars 2001, à Valence en novembre 2002 et à Barcelone en avril 2003). Au bout de 10 ans le mouvement s’est amplifié, il rassemble de nombreuses personnes, de tous âges, de toutes conditions et convictions et de professions. Il dépasse même le cadre de l’Espagne à l’exemple de La « Marche bleue » qui a débuté le 10 août 2001 à Sant Jaume d’Enveja (Delta de l’Ebre) et s’est terminée à Bruxelles le 9 septembre 2001 (en passant par Toulouse, Lyon, Paris) et qui a réuni des milliers de personnes.

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Photos de la manifestation d’Amposta pour la défense de l’Ebre, le 07/02/16
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Photo de la manifestation d’Amposta pour la défense de l’Ebre, le 07/02/2016

Ce mouvement incarne une opposition face à un discours du gouvernement et des médias qui brandissent la sécheresse et la pénurie d’eau comme une menace qui justifie la construction de grandes infrastructures. Ils appellent à la solidarité en opposant une Espagne « riche » en eau et une autre pauvre et sèche, . L’argument du développement économique et la création d’emploi (dans le secteur du tourisme et de l’agriculture) est aussi utilisé pour justifier cette politique.

Pourtant, une autre voie est possible. Celle d’agir sur les demandes au lieu de l’offre, de ne plus voir l’eau, les rivières, les zones humides comme un élément de développement économique mais bien comme un bien vital qui fait partie du patrimoine culturel. Il faut savoir accepter que l’Espagne est un pays semi-aride avec sa faune et sa flore particulière. Ce climat est une richesse si on veut bien adapter ses pratiques et activités économiques. Par exemple en répondant à des demandes plus larges que celles économiques mais aussi sociales et environnementales. La protection des milieux, la réduction de la consommation permet de protéger la qualité de l’eau, d’enrichir les paysages … C’est aussi un facteur de développement économique (emplois dans la protection environnementale, développement d’un tourisme durable).

Cette manifestation témoigne que même l’Europe est confrontée à la crise de l’eau et doit penser l’avenir de la gestion de ce bien si précieux. Cette vague bleue montrent bien que de plus en plus de personnes sont soucieux de l’avenir, du partage de l’eau bien commun et refusent de poursuivre  aveuglement dans la logique de croissance et de solutions courtes-termistes. L’Espagne doit revoir son modèle de gestion de l’eau en profondeur.

Constance le Coarer